martes, 16 de octubre de 2012

Verde Verde (Enrique Pineda Barnet, 2012) : duel entre hommes à Cuba

par Gaspard Granaud, París, 14 octobre 2012 

Cuba, une nuit, dans un bar. L’infirmier marin Alfredo repère Carlos, mâle viril, plus jeune que lui, allure de petite frappe. Au comptoir, ils se mettent à converser et Alfredo l’invite chez lui. Carlos se laisse entraîner. L’appartement est vaste, somptueux, pleins d’objets curieux. Entre camaraderie et frôlements , les deux hommes se tournent autour. Alfredo assume ouvertement sa bisexualité, son goût pour le plaisir de la chair. Pour Carlos, macho sur la défensive, les choses sont plus compliquées. Une minute il se laisse caresser et semble à deux doigts de faire sauter sa braguette, et la minute d’après il clame qu’il est un homme, un vrai, pas un PD. Le désir fait tourner les têtes et quand Carlos décidera de s’abandonner à ses pulsions, Alfredo se retrouvera pris dans un piège bien plus fatal qu’il n’aurait pu l’imaginer…

Verde Verde est un curieux objet cinématographique. Dès les premières minutes, on se retrouve perdu dans un bar cubain où filles et garçons se dandinent sur le comptoir, d’une façon si lascive et provocante qu’elle ne peut que perturber. Le réalisateur Enrique Pineda Barnet passe d’un personnage à l’autre, entre brutalité et fluidité. Sensation d’être défoncé, la tête à l’envers, au cœur d’un étrange rêve. Comme si le désir de chair, de s’abandonner, nous plongeait dans un grand flou. L’atmosphère singulière évoque le Querelle de Fassbinder, adapté de Jean Genet. Le cinéaste insère au milieu des scènes des dessins troublants d’érotisme. Et au loin une femme énigmatique se demande « qui sera le plus fort à la fin ? ».

Le film fonctionne en trois temps. La soirée enivrante dans le bar où l’excitation de chacun, liée au désir de sexe, à l’ivresse ou au jeu, est palpable / Le face à face de Carlos et d’Alfredo dans l’appartement de ce dernier, entre attraction et rejet / La fuite d’un Carlos paniqué dans un mystérieux labyrinthe. Un ascenseur infernal apparaît également plusieurs fois, faisant d’abord monter très haut puis redescendre d’une bien terrible façon. Le charme de Cuba, la figure du grand et fort marin, le fantasme…On baigne au cœur d’une expérience qui déconcerte, portée par un texte au raffinement rare.

La séduction est ici rapport de force. Les deux hommes se battent à moitié, s’effleurent avec une lame tranchante, se défient du regard. La tension sexuelle est souvent à son comble. Et dans son dernier tiers Enrique Pineda Barnet assoit son propos. Ce qui l’intéresse, c’est de parler de ces hommes machos, incapables de vivre, d’assumer leurs pulsions et sombrant, avec un certain désespoir, dans l’homophobie, la violence. Qui est le plus fort au bout du compte ? Alfredo à terre, Carlos apparaît comme le plus faible des hommes, incapable de se détacher du regard des autres, d’apprivoiser la vérité de son désir.

Film envoûtant, jouant avec l’inconscient, Verde Verde a ,à l’évidence, été tourné avec un très petit budget. Cela empêche son réalisateur d’aller toujours au bout de ses idées audacieuses de mise en scène. La réalisation, libre, sans attaches, est à la fois la grande force du métrage et sa petite faiblesse (une tendance sur la fin à être trop démonstrative, à manquer de retenue). C’est une œuvre inégale, qui déborde dans tous les sens, qui ne cesse jamais de capter l’attention et de maintenir une tension pour le moins étourdissante. Une impression de sortir d’un rêve érotique et vénéneux s’empare de nous quand on quitte le film, dont l’atmosphère, l’univers atypique, laissent une vraie trace. Fiévreux.

Film vu au Festival Chéries Chéris 2012